Jacques Marseille au service de l’UIMM

dimanche 17 février 2008
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Fonctionnaire militant du moins d’État, chroniqueur antisyndical au Point et débatteur sarkozyste sur Europe 1, Jacques Marseille est aussi l’historiographe officiel des porteurs de valises de l’industrie métallurgique.

Le rite est immuable. Chaque dimanche, à l’heure de la messe, Jacques Marseille débute la consultation électronique de son compte en banque en glapissant un vers tiré de sa pièce préférée : « Mon pauvre argent ! Mon pauvre argent ! Mon cher ami ! » Dans la colonne « crédit », l’Avare savoure la somme rondelette que lui verse l’État au titre de professeur d’histoire à la Sorbonne (près de 6 000 euros). Ces émoluments de (grand) fonctionnaire le classent d’emblée parmi les 1 % de salariés les plus riches du pays. Les 128 heures annuelles de cours obligatoires lui laissent le loisir de chroniquer au Point et de débattre tous les samedis avec Jean-François Kahn sur Europe 1. Grâce à ces à-côtés généreusement rémunérés, Marseille caresse l’espoir d’intégrer un jour la tranche dorée des 0,01 % les plus fortunés : l’aboutissement d’une vie. « Mon pauvre argent ! » Jacques blêmit en découvrant dans la colonne « débit » le prélèvement mensuel du Trésor public. Épouvanté à l’idée que son or, son bel or, se transmue en un plomb de prestations sociales et de salaires cheminots, il se déconnecte. Et entreprend incontinent de se rendre justice dans sa chronique du Point. Celle du 6 septembre s’intitule : « Le bonheur est dans le bouclier ». Fiscal, naturellement.

Caisse noire et rubans roses

C’est peu dire que les syndicats indisposent Marseille. L’ancien militant communiste devenu sarkolâtre ne permettra pas à « une telle coalition d’égoïsmes » mue par « l’aveuglement – ou plutôt le cynisme » – d’attenter aux conquêtes fiscales des lecteurs du Point. Sans parler des étudiants hypnotisés par « la crétinisation d’un infime groupe de meneurs » qui prétendent repousser le Medef hors des universités. S’il n’en reste qu’un pour se dresser contre « tous leurs égoïsmes et leurs lâchetés », ce sera lui. En attendant, Marseille entonne sa Marseillaise. « Allons enfants de la rupture… » titre-t-il, appelant le peuple de droite à « se mobiliser pour renverser ces anciennes bastilles dont les grèves annoncées ne sont que le chant du cygne d’un monde qui – heureusement – ne tardera pas à mourir » (Le Point, 8.11.07). Liquider les services publics, la Sécurité sociale et les usagers dégénérés à la manière du général Galliffet liquidant les communards en 1871 (25 000 morts) ? L’idée enthousiasme Ivan Rioufol, journaliste d’ultradroite qui se verrait bien, de son siège du Figaro, organiser des batailles rangées : « Quitte à descendre dans la rue ? Des partisans de la rupture y sont prêts » (9.11.07).

Quelques semaines plus tôt, Le Point (18.10.07) titrait en couverture « Patronat, syndicats, leur argent noir ». À propos de la découverte de retraits en liquide d’un montant de 20 millions d’euros opérés par le patron de l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), Denis Gautier-Sauvagnac, et de l’existence d’une caisse noire patronale de 600 millions d’euros, Jacques Marseille explique : « Cette révélation pose la question essentielle de savoir quelle est l’indépendance réelle des syndicats. » L’indépendance de Jacques Marseille, elle, n’est plus à prouver : en 2000, l’historien balladurien dirigeait l’édition luxueuse d’un album grand format publié par le Medef à l’occasion du centenaire de l’UIMM : L’UIMM, cent ans de vie sociale (éd. Adase). Parmi les coauteurs, Patrick Éveno, autre universitaire à gages, auteur de plusieurs ouvrages à la gloire de l’ex-directeur du Monde Jean-Marie Colombani.

« Le Professeur Jacques Marseille, spécialiste reconnu de l’histoire économique et sociale, a bien voulu prendre la responsabilité de ce livre », écrit en avant-propos Denis Gautier-Sauvagnac, alors vice-président délégué général de l’UIMM. « Nous lui sommes reconnaissants d’avoir travaillé sans a priori. » Dans son introduction, Jacques « sans a priori » Marseille précise l’objectif de l’ouvrage : à rebours d’« une historiographie largement confisquée par les adversaires du patronat » et « par une contestation des principes économiques dont le bien-fondé semble pourtant évident aux dirigeants des entreprises », il s’agit désormais de « faire comprendre à des esprits marqués par des clivages hérités de la Révolution française et par les guerres franco-françaises que progrès social et profit peuvent faire bon ménage » (p. 10). Les pages qui suivent dévoilent un catalogue promotionnel dont la falsification historique scandaliserait un élève de sixième, lequel s’amuserait toutefois des légendes apposées (par Marseille ?) au bas des portraits de patrons. Ainsi, sous la bobine du premier secrétaire de l’UIMM, cette note extraite du texte : « Robert Pinot, des yeux pétillants de malice et d’intelligence. »

La vérité historique estampillée Marseille est assez -simple : tout au long du XXe siècle, l’UIMM a fait couler le lait et le miel sur les ouvriers reconnaissants. La journée de huit heures en 1919, les congés payés de 1936 (« L’UIMM pour les congés payés », explique un titre p. 113), la Sécurité sociale et les retraites de 1945, les hausses de salaires de mai 1968 ne sont pas des conquêtes ouvrières mais des largesses patronales – à présent superflues.

Mais il y a mieux : le chapitre sur « L’UIMM dans la Deuxième Guerre mondiale ». Neuf pages de révisionnisme d’où il ressort que les chefs d’entreprise français furent tous des Jean Moulin. « Lorsqu’on essaie, aujourd’hui, d’embrasser du regard ce que fut l’activité de l’Union [des industries métallurgiques et minières] pendant l’Occupation, on ne peut manquer de relever l’importance des actions d’entraide et de solidarité à l’égard du personnel des entreprises : aux efforts spontanés des chefs d’entreprise, l’Union et ses chambres régionales apportèrent, chaque fois qu’elles le purent, l’appui de leurs moyens de dépannage », expliquent les auteurs (p. 130). Des angelots, en somme.

À l’UIMM, la patrie reconnaissante

La réalité est un peu différente : contrairement à la CGPF (l’ancêtre du Medef), l’UIMM n’est pas dissoute durant la guerre. Dès la fin de l’été 1940, elle exprime au ministre de la Production industrielle et du Travail, René Belin, son empressement à se remettre au travail dans toutes les zones. Puis collabore avec le pouvoir pétainiste, dont elle sera la courroie de transmission industrielle. Le régime de Vichy et les dirigeants nazis ne sont pas ingrats : en février 1941, Jean Fay, vice-président de l’UIMM, fait partie des « personnalités dirigeantes de l’économie française » à qui les autorités allemandes (sur instruction de Goering) veulent épargner une réquisition de logement(1). De tout cela, le livre de l’UIMM ne souffle mot. Marseille et ses collabo(rateur)s se contentent de souligner le rôle technique de l’union patronale dans la remise en route de la production et l’organisation du travail. Les auteurs se gardent d’évoquer les conséquences de la charte du travail promue par le président de l’UIMM Jacques Lenté, qui dissout les syndicats et interdit la grève. Pas une ligne non plus sur la surexploitation dans les usines et les mines pendant l’Occupation. Le terme « collaboration », qui résume l’attitude de l’UIMM jusqu’à l’écroulement du régime, n’apparaît d’ailleurs pas une seule fois dans ce chapitre. Sans doute aurait-il vexé les commanditaires de l’ouvrage.

Vient alors pour Jacques Marseille le moment de conclure : « Le patronat français n’a guère tenté, au cours du siècle, de faire sa “réclame” auprès d’une société hostile à l’argent et au profit, et allergique, dans ses grandes masses, aux chiffres, calculs et angoisses qui sont le pain quotidien de ceux qui sont chargés de créer les richesses et le travail [Comprendre : les patrons] » (p. 238). Grâce aux nouveaux mercenaires de plume, Marseille, Éveno et leurs amis suce-patrons, ce temps-là est révolu.

Notes : (1) Voir Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers sous l’Occupation. La collaboration économique avec le Reich et Vichy, Armand Colin, 1999, p. 85-86 et 75.



Gautier-Sauvagnac aime la presse

Les distributeurs automatiques fréquentés par Denis Gautier-Sauvagnac, le président démissionnaire de l’UIMM, n’ont pas servi seulement à « fluidifier les relations sociales », selon le bon mot de l’intéressé. Ils auraient aussi vaseliné les rapports entre le patronat, la presse et le monde de la politique. C’est Pierre Guillen, vice-président de l’UIMM entre 1984 et 1994, qui a lâché le morceau à la brigade financière en novembre : outre des syndicalistes adeptes d’une négociation sonnante et trébuchante, « des hommes politiques et des journalistes » ont profité des millions prélevés en liquide sur les comptes de la branche « métallo » du Medef. Selon le site Internet Bakchich. info, qui a relayé l’information, Guillen hésiterait à donner des noms…


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