Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l’Education nationale

mardi 11 octobre 2005
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Cher Monsieur le Ministre,

La fonction qui nous a été confiée et que nous accomplissons avec humilité, enthousiasme et détermination repose avant tout sur un principe : celui de servir au mieux l’intérêt des élèves qui sont sous notre responsabilité.
C’est la première rentrée que nous allons assumer ensemble. C’est l’occasion de vous exprimer directement et personnellement notre déception et notre découragement devant les manipulations qui caractérisent ce gouvernement.

A une époque où "la société du XXIe siècle se cherche" où "la jeunesse aspire à trouver de repères" et "à épanouir ses talents" quel magnifique projet vous lui proposez là !
Des "incertitudes devant l’avenir" elle peut bien en avoir quand, au lieu d’une véritable prise en charge et d’un réel encadrement, on lui propose quelques tours de passe-passe à finalité économique.

Car enfin, qu’allez-vous, avec notre supposée complicité essayer de mettre en œuvre ?

Comme vous, nous sommes particulièrement sensibles au fait que l’emploi d’une certaine terminologie participe déjà de la mise en place d’un projet prédéterminé.
Ainsi on pourra relever dès le début de votre lettre, les termes "d’outils", de "clefs" de "découverte professionnelle" pour arriver enfin à "ce lycée des métiers" qui tient tant au cœur de votre cabinet - car vous ne faites que prendre le relais d’une volonté établie par vos prédécesseurs. Nous y voilà donc ! nous sommes au XXIe siècle et nous devons nous adapter à un monde moderne. Il faut réformer et en finir avec la culture générale si peu productive du lycée à l’ancienne.

• Contrairement à vous, nous ne pensons pas que le développement du lycée des métiers augmentera les chances d’insertion des jeunes. Nous y voyons d’abord la volonté économique de l’Etat de se désengager. Nous y voyons aussi la volonté idéologique de réduire des citoyens libres à l’état de travailleurs soumis aux nécessités de l’industrie, qui, entrant de plain pied dans l’école, infusera dans les programmes de formation ses attentes à court terme sur un spectre forcément rétréci, ne garantissant en rien l’insertion de jeunes sur un marché forcément changeant.

• Vous avez relevé certaines impasses pour les bacheliers professionnels, dévoilant par là, la prise directe sur la réalité qui caractérise votre équipe. Car nos classes de B.T.S accueillent déjà depuis de nombreuses années des bacheliers professionnels qui n’ont même pas, est-ce bien raisonnable, de mention !

• Comme vous, nous observons tous l’importance des langues, ce pourquoi votre ministère a jugé bon , dans les classes B.T.S ayant pourtant pour vocation une insertion professionnelle en phase avec un monde moderne, les suppressions des dédoublements en cours de langue. La suppression des dédoublements dans les autres matières dites générales dénonce une fois de plus combien la volonté de faire l’économie de postes d’enseignants prime sur celle de faire des individus autres que des outils de production !

• Contrairement à vous, nous ne pouvons croire que brandir quelques chiffres (45000 emplois vie scolaire et 1500 assistants pédagogiques) puisse nous hypnotiser au point d’oublier la réalité.

• Enfin, nous sommes sûrs qu’au fond de vous, vous êtes conscient avec nous, avec nos élèves et leur famille, du formidable mépris qu’implique pour l’enseignant et ceux à qui il enseigne, l’idée du professeur remplaçant un collègue au pied levé. Mépris pour nous qui exerçons un métier souvent exténuant - mais oui !- et qui voyons là un surcroît de travail et de responsabilités ; mépris pour les élèves qui devraient attendre qu’on considère un cours comme autre chose qu’une "vacance" à combler d’une façon ou d’une autre ; mépris encore pour les enseignants et les parents d’élèves qui ne sont pas dupes et qui comprennent qu’avec cette mesure on fait l’économie de titulaires remplaçants.

C’est comme ça en effet qu’on montre à la jeunesse par quel "supplément d’humanisation" on "répond à la mondialisation".
C’est vrai, nous constatons comme vous que l’Education nationale (tiens, elle est encore nationale ?) "évolue tous les jours". Elle s’adapte à l’économie de marché !

Ainsi vous comprendrez Monsieur le Ministre que, compte tenu des motivations qui sous-tendent votre action , votre désir de "valoriser la place de l’enseignant" dans une société telle que vous la rêvez ne laisse pas de nous inquiéter.

En vous souhaitant la plus grande et sincère prise de conscience, nous vous adressons, Monsieur le Ministre, l’expression de notre refus de participer à une entreprise qui, sous couvert d’adaptation au monde, est une entreprise de démolition !

Chantal B.


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