Insulte à la recherche, mépris des étudiant-e-s et islamophobie d’Etat : quelques mots autour des propos de la ministre de l’ESR.

dimanche 21 février 2021
par  collectif.anim
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Vous n’êtes sans doute pas passé-e-s à côté des propos, tenus sur Cnews dimanche dernier avant de récidiver, de la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, qui a soutenu « que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et que l’université n’est pas imperméable » .

SUD Education 84 s’insurge contre un tel discours : les propos tenus par Mme Vidal pourraient n’être qu’une bouffonnerie s’ils ne concrétisaient un danger réel sur le plan éthique, moment parmi d’autres de cristallisation de l’idéologie fascisante qui traverse au moins la sphère qu’habitent celles et ceux qui nous dirigent. Ces propos s’inscrivent en effet dans un climat idéologique raciste et autoritaire qui suinte par tous les pores de nos gouvernants et gouvernantes. Ces paroles – paroles qui ne sont jamais que de simples mots mais induisent des actes – s’attaquent aux libertés des chercheurs et chercheuses et elles s’attaquent, encore une fois, aux musulman-es, de confession, de pratique ou d’apparence peu importe. Ayons ainsi en tête que ces propos s’invitent dans un contexte singulier.

Ce contexte, c’est celui de la précarisation des universités, de la recherche et des étudiant-es. La ministre se plaît à instiller un doute quant à la scientificité de la recherche universitaire, en particulier des sciences sociales et plus singulièrement encore quant à certains champs de recherche (racisme structurel, intersectionnalité...) qui ne peuvent que déplaire à un État dont le néolibéralisme agonisant veut confortablement pouvoir se raccrocher aux branches du racisme et de l’autoritarisme. Attaquer l’université c’est attaquer la construction d’un savoir commun et critique, d’une connaissance seule à même de nous défaire de versions fantasmatiques du réel social. Cette attaque n’est pas isolée : l’ESR a subi tout récemment une loi venant plus encore libéraliser la recherche, prolongeant des années de politiques d’abandon de l’université broyée par les logiques managériales et les restrictions budgétaires. Qui plus est, les étudiant-e-s connaissent une précarité sociale et psychique terrible, sont en train de crever, de faim, de solitude, précarité à laquelle personne au gouvernement ne daigne s’avilir à porter attention. Alors oui, il y a tout ça dans les mots de la ministre : mépris de la science, mépris des chercheurs et chercheuses, mépris des étudiant-e-s. Mais, comme si cela ne suffisait pas, il y a plus encore.

Ce contexte, c’est aussi fondamentalement celui d’une islamophobie d’Etat. Ce n’est pas n’importe quel « mal » que la ministre a diagnostiqué dans les rangs de celles et ceux dont elle est censée protéger les intérêts : ce « mal » c’est « l’islamo-gauchisme ». Celui-ci est, comme on sait, une arme pour qui pense abstrait, ni notion scientifique ni même concept subsumant quelque réalité sociale. Cependant, ce degré d’abstraction de ce qui ne pourrait être qu’un mot n’empêche pas, au contraire, que le terme produise des effets, quant à eux très concrets. Cette expression issue de la rhétorique de l’extrême-droite attise des affects, ceux de la haine, ceux de la peur ; elle exacerbe une vision fantasmatique du réel dans lequel le danger serait le musulman ou la musulmane (et on sait combien la rhétorique du voile continue de dévier les problèmes sociaux vers le corps de ces femmes), puis toute personne n’invectivant pas l’islam, suspecte d’islamophilie, islamophilie toujours suspecte.

Rhétorique certes peu subtile, mais malheureusement efficace. Ainsi, ce qu’il y a dans les mots de la ministre, c’est un désir de restreindre les libertés académiques, de piétiner tout un pan de la recherche en sciences sociales, de museler, voire criminaliser, toute mobilisation universitaire, toute opposition. Oui, c’est la marque d’une dérive très inquiétante. Mais, c’est aussi une islamophobie d’Etat qui ne doit pas non plus nous laisser indifférent-e-s. S’il est légitime d’appeler à la démission de la ministre, celle-ci ne doit pas devenir bouc-émissaire faisant oublier qu’elle est loin d’être seule coupable, seule complice (et nous n’oublions pas que M. Blanquer, entre autres, a lui-même eu recours à cette expression). Car c’est, au moins, l’ensemble de la classe politique actuellement au pouvoir qui se complaît à agiter des fantasmes et à exacerber l’islamophobie – qui, si elle a ses spécificités, n’est pas non plus sans lien avec l’antisémitisme, l’islamo-gauchisme pouvant difficilement ne pas faire résonner l’écho nauséabond du judéo-bolchévisme.

C’est cette version totalement illusionnée du réel social et empestant l’opportunisme politique haineux, qui a conduit, ce à quoi nous avons assisté dans sans doute un trop grand silence, à la criminalisation d’associations visant la défense des droits des musulman-e-s et la lutte contre l’islamophobie. C’est dans ce contexte qu’est votée la loi contre le « séparatisme » qui cache à peine, pudeur obscène des termes employés, celles et ceux qui sont dans la ligne de mire. Ayons en outre à l’esprit que, alors tous et toutes visées, nos libertés ne cessent d’être mises à mal, entre autres à coup d’états d’urgence répétés et prorogés offrant des régimes dérogatoires dont on a pu voir combien ils étaient destinés à se fondre dans le droit commun, sans parler de la loi « sécurité globale » dont il y aurait tant à décrier.

Dans ce contexte aux multiples ramifications toutes fortement inquiétantes, où le néolibéralisme ne cesse de montrer ses accointances avec le racisme et l’autoritarisme, Sud Education 84 rejoint celles et ceux qui font le constat que Frédérique Vidal doit évidemment partir.

Toutefois, nous ne verrions pas ce départ comme une victoire tant la ministre n’est qu’un symptôme méprisable d’un fascisme ambiant dont elle s’est fait la ventriloque occasionnelle.

Nous réaffirmons aussi notre soutien à ceux et celles qui luttent contre l’islamophobie et contre tous les racismes, notre soutien aux actions des universitaires et des étudiant-e-s pour provoquer un autre avenir et pour garantir une recherche rigoureuse et émancipatrice, notre soutien, plus largement, à tous ceux et à toutes celles qui, dans ce contexte d’insécurité sociale et de politique indigne, font ce dont ils et elles sont capables pour survivre.