Lettre au recteur

courrier de Sud Education 13
jeudi 26 mars 2020
par  Sud Éducation 84 (JB)
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Monsieur le Recteur
Le contexte actuel est exceptionnel, nous en avons tous et toutes conscience et il impose que certains dispositifs soient adaptés, modifiés. Cependant, nous tenons à rappeler que la crise sanitaire que nous connaissons ne doit pas être l’occasion d’une remise en cause des règles de fonctionnement qui régissent le statut et la fonction des enseignant-es.
A PROPOS DE LA CONTINUITE PEDAGOGIQUE :
En particulier, la mise en place de la continuité pédagogique, si elle est une évidence pour tous les professeur-es, présente cependant de grosses difficultés pour les personnels, les élèves et leurs familles.
Tout d’abord, nous demandons une égalité d’accès à tous-tes les enseignant-es des consignes, circulaires, notes, préconisations à travers l’utilisation des boites mails professionnelles. En effet, nous constatons sur le terrain des diffusions d’information par différents canaux, parfois contradictoires et qui mettent en difficulté les collègues dans l’organisation du travail à distance.
Ensuite, nous avons tous-tes reçu les conseils pour ouvrir une classe virtuelle mais plusieurs problèmes se posent, et non des moindres.
L’accès à Internet pour les enfants de familles précaires et très précaires est impossible, de nombreux parents ne peuvent pas les aider sur cet outil. Beaucoup d’enfants ne se connecteront pas ou très peu : ceux-celles qui sont déjà en difficulté d’apprentissage et que nous portons « à bout de bras » dans nos établissements.
Par ailleurs, le temps passé devant les écrans, en classe virtuelle, en sollicitation vidéo, parce que c’est un bon moyen d’apprendre également, ce temps doit être absolument encadré, limité. Il n’est effectivement pas envisageable de demander aux enfants de rester devant l’écran à travailler quand on en connaît les dangers graves sur la construction de leurs cerveaux. Ce problème est un problème de santé publique également.
De plus, nous demandons à ce que l’académie ouvre un site de vidéos en ligne où ne seraient déposés que des documents pédagogiques, au lieu de proposer aux élèves de se rendre sur des sites commerciaux. Certaines plateformes sont plébiscitées par les inspectrices et inspecteurs de l’éducation nationale alors qu’elles sont pourvoyeuses de publicités et captatrices de données. Il est clair que cela va à l’encontre des recommandations nationales concernant la confidentialité numérique et l’obligation de neutralité du service public d’enseignement. L’administration doit pouvoir répondre aux enjeux de ces moyens d’enseignement sans laisser des sociétés privées s’en charger.
Nous connaissons déjà dans notre département le funeste « manuel de l’OM », distribué dans les écoles primaires, nous nous opposons à cela et considérons que ce scandale ne doit pas se reproduire.
Nous demandons que soient communiquées des recommandations précises sur ce qu’il convient de demander aux enfants et à leurs familles sachant que des parents sont également sollicités en télé-travail depuis leur domicile. Nous sommes tous-tes attaché-es à maintenir le lien avec nos élèves en cette période particulière comme en temps normal.
Nous faisons le constat que le principe d’égalité explose devant ces difficultés. Il conviendrait de donner un cadre précis pour que tous et toutes arrivent à maintenir le lien avec l’école sans que nous risquions de « perdre » les élèves les plus fragiles. Le travail à distance doit se limiter à de la remédiation, de l’aide sur les chapitres déjà vus en classe et absolument pas à avancer dans le programme. Les examens doivent être repensés pour que personne ne soit défavorisé.
Enseigner ne revient pas juste à donner des informations mais cela relève d’apprendre à des élèves actifs. Un élève actif au sens socio cognitif du terme doit échanger, essayer, expérimenter, rechercher, formuler, hésiter, s’engager, se tromper... L’enseignant-e doit quant à lui-elle, accompagner, répéter, différencier, étayer, ritualiser... Il-elle doit donc créer des situations propices aux apprentissages. Il s’agit d’un métier de la relation qui n’est nullement remplaçable par un logiciel ou par un enseignement à distance.
L’apprentissage scolaire ne doit pas reposer sur le dos des familles. Cela renforce les inégalités sociales et fourvoie le principe même de l’école égalitaire. La crise ne doit pas être un prétexte à assumer une école à deux vitesses. En effet, l’enseignement à distance est très inégalitaire, puisqu’il ne tient pas compte des difficultés sociales, familiales, de santé, d’apprentissage ainsi que des difficultés personnelles de chaque élève. C’est la raison pour laquelle nous mettons en place de nombreux PAI/PAP pour nos élèves afin de rompre avec ces inégalités, nous adapter et ainsi leur offrir le meilleur. Maintenir la progression des enseignements à distance et avancer sur nos programmes est donc anti pédagogique et ne doit pas être préconisé selon nous.
Nous devons considérer également la situation des élèves les plus précaires qui se voient privé-es de cantines, ou même pour certain-es élèves internes, privé-es de toit. C’est une urgence que l’administration scolaire doit pouvoir prendre en charge, quitte à
solliciter des associations qui travaillent sur ces questions.
Qu’est-il prévu pour ces situations qui existent dans tous les établissements scolaires, en particulier dans notre département où vivent beaucoup de jeunes étranger-ères en situation précaire ?
A PROPOS DE L’ACCUEIL DES ELEVES DE PERSONNELS SOIGNANT-ES ET AUTRES DANS LES ETABLISSEMENTS SCOLAIRES :
Le confinement décidé par l’Etat a pour but de limiter la propagation de la maladie.
L’Education Nationale a son rôle à jouer dans cette crise totalement inédite, mais pas n’importe comment. Ces derniers jours ont montré l’engagement fort des enseignant-es partout sur le territoire pour l’accueil des enfants de personnels soignant-es.
Pour autant, nous avons pu constater que la mise en place de cet accueil se fait parfois dans des conditions intenables, aussi bien pour les élèves que pour les personnels. Nous demandons donc :

  • Que l’accueil des groupes d’élèves soit restreint à 4 enfants et un-e enseignant- e par salle de classe, conformément aux recommandations du ministre de la santé qui préconise ne pas rentrer en contact avec plus de 5 personnes par jour.
  • De n’accueillir que les enfants de soignant-es ou personnes indispensables qui sont en situation de monoparentalité ou dont le-la conjoint-e est dans la même situation car les textes prévoient la possibilité de le faire.
  • Que les enseignant-es volontaires soient affecté-es au plus près de chez eux- elles pour ne pas utiliser les transports en commun.
  • Que les enseignant-es volontaires reçoivent pour chaque déplacement des ordres nominatifs écrits (ordre de mission avec prise en charge des frais de transports si besoin).
  • Que la rotation de personnels soit la plus faible possible (en tout état de cause pas des demis- journées).
  • Une désinfection des locaux et du matériel journalière pour se protéger.
  • Que l’administration fournisse le matériel nécessaire à la protection sanitaire (masque, savon, gel hydroalcoolique, tests) des personnels et des élèves.
  • Une prise en charge par les services municipaux pour le temps du midi (repas et encadrement des enfants). QUESTIONS GENERALES : Diverses questions nous sont posées depuis plusieurs jours et nous souhaiterions pouvoir apporter des réponses :
  • Les « heures gratifiées » que vous évoquez dans votre courrier du 19 mars le seront- elles sur les heures effectuées en dehors des heures de service ou ventilation de service pour le second degré ? Qu’en sera-t-il pour les collègues du premier degré dans le cadre du travail le mercredi par exemple ?
  • Au vu des circonstances, le report des mutations intra-académiques est-il envisagé ? Les collègues concerné-es rencontrent actuellement des difficultés à contacter les services du rectorat ou de la DSDEN. Dans ce cadre, Sud éducation demande à être associé aux différentes phases du mouvement afin de rassurer les collègues et de les accompagner au mieux dans cette étape essentielle de leur carrière. Pour conclure, Sud éducation est disposé à l’organisation de réunions téléphoniques comme cela a pu être fait dans d’autres académies pour discuter de l’organisation présente et future de l’accueil des élèves, du télétravail, des opérations du mouvement (...) et se tient à votre écoute afin de transmettre le plus d’informations possibles aux collègues. Enfin, Sud Education restera particulièrement vigilant concernant les personnels de l’Education Nationale les plus précaires, AED, AESH, enseignant-es contractuel-les (garantie des salaires, renouvellements des contrats, respect de leurs missions et de leur temps de travail...).

Soyez assuré, Monsieur le Recteur, de notre attachement au service public d’éducation, et de notre solidarité envers nos élèves et leurs familles.

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