Harcèlement : trois histoires qui se répètent 

par Marielle Dumortier, médecin du travail
mardi 25 mars 2014
par  Pierre L
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Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit "Mon médecin du travail". Pour "Et voilà le travail", elle tient une chronique régulière.

Harcèlement : trois histoires qui se répètent

Nouveau témoignage.

Isabelle travaille dans un hyper marché depuis cinq ans. Après un arrêt de trois mois pour dépression, je la vois en visite de reprise du travail. Elle m’explique qu’au début tout se passait bien, son travail était reconnu.

Engagement syndical

Mais très vite elle a constaté que les chefs se « comportaient mal » avec des collègues. « Ils ont voulu faire du nettoyage, je ne trouvais pas ça normal, me confie-t-elle en sanglotant. J’ai vu des pères et des mères de famille se faire virer sans raison. »
Isabelle décide de s’engager syndicalement pour défendre ses collègues. Elle a été sidérée par le changement de comportement des chefs. Elle a été mise au placard : ils ont tout fait pour l’isoler de ses collègues, la contredisaient systématiquement en réunion.

Fini les promotions

Fini les évolutions de salaire et les promotions. Elle voit ses horaires de travail changés du jour au lendemain, des jours de vacances refusés…
Elle répète « ne plus avoir la force de continuer ». « J’ai une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Ils sont prêts à me faire sauter la tête », affirme-t-elle en pleurant.
Devant la persistance d’un syndrome anxio dépressif, je ne laisse pas Isabelle reprendre le travail.

Une promesse de devenir chef

Deux jours plus tard, je vois à sa demande Eric. Il travaille dans le même hyper marché qu’Isabelle depuis trois ans. C’est elle qui l’a conseillé de venir me voir.
Eric raconte qu’au début tout se passait bien, son travail était apprécié. On lui avait promis qu’il deviendrait chef très vite.
Mais Eric a des difficultés à se faire payer des heures supplémentaires, constate que les chefs se comportent mal avec des collègues, les licenciant sans raison apparente.
Face à ce sentiment d’injustice, il décide lui aussi de s’engager syndicalement.

« Avec cette étiquette tu ne peux prétendre à rien »

Il m’explique avoir mené plusieurs actions qui ont déplu à la direction. La promotion promise lui est passé sous le nez. « Avant on était content de mon travail, une fois que j’ai pris ce mandat, tout a changé, raconte-il. Les chefs me disent qu’avec cette étiquette tu ne peux prétendre à rien. »
Eric est mis à l’écart, les chefs « montent » les collègues contre lui, il dit subir des brimades, être surveillé constamment, être perpétuellement en conflit, avoir eu plusieurs avertissements et mise à pied.

La boule au ventre

Il raconte que son employeur lui a retiré des heures de salaire, pour dépassement des heures de délégation, ce qu’il nie.
Il part travailler la boule au vente. Il craint d’être, à tout moment, licencié pour faute.
Je lui propose une inaptitude temporaire, car je pense qu’il ne peut pas continuer à dégrader son état de santé. Il refuse toute idée d’arrêter son travail pour le moment.

Un syndicat pour contrer l’autre

Ce matin, j’ai vu à sa demande Samir qui lui aussi travaille dans le même établissement depuis huit ans.
Samir m’explique avoir été sollicité par des chefs pour remonter une section syndicale qui était en sommeil, afin de pouvoir contrer le syndicat auquel Isabelle et Eric appartiennent.
« Les chefs m’ont fait miroiter dialogue et compromis social », témoigne-t-il. Au début Samir dit y croire mais rapidement, il a compris que la direction se « fichait de lui », et que le rapport de force était tel qu’il n’obtiendrait rien.

Lui aussi refuse de s’arrêter

Alors il a décidé de devenir « offensif ». Il s’est mis à dénoncer le management qu’il juge sévère et injuste, à contester les élections professionnelles et à mettre en lumière tous les problèmes de sécurité.
Et il change de syndicat pour se joindre à Isabelle et Eric. L’histoire se répète.
Samir présente un syndrome anxio dépressif. Il estime que « les salariés ont besoin de [lui] » . Je lui conseille de s’arrêter il me répond que ce n’est pas possible, que son amour propre est en jeu.

Bien sûr… Mais ce n’est pas si simple

Bien sûr ces trois salariés ont contacté depuis longtemps l’inspection du travail et plusieurs affaires sont en justice.
Bien sûr qu’il s’agit de risques psychosociaux dans cette entreprise et que l’employeur ne respecte pas ses obligations en matière de santé et de sécurité.
Bien sûr que je continuerai à accompagner comme je le pourrai ces salariés et tous les autres en souffrance dans cette entreprise.
Bien sûr que l’inaptitude au poste et le licenciement sont possibles.
Mais ce n’est pas si simple. Eric a 56 ans et craint de ne pouvoir retrouver du travail.

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