FORUM SOCIAL MONDIAL, A Tunis, face à la crise, les peuples du monde clament leur droit à la dignité

PAR IVAN DU ROY, NOLWENN WEILER, SOPHIE CHAPELLE (27 MARS 2013), pour Bastamag
vendredi 29 mars 2013
par  Pierre L
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FORUM SOCIAL MONDIAL

A Tunis, face à la crise, les peuples du monde clament leur droit à la dignité

PAR IVAN DU ROY, NOLWENN WEILER, SOPHIE CHAPELLE (27 MARS 2013)

Le forum social mondial 2013 s’est ouvert ce 26 mars à Tunis, avec l’assemblée des femmes.
Une grande marche s’est ensuite étendue à travers les rues de la capitale, où s’est produit il y a deux ans le premier printemp arabe qui a ensuite essaimé de l’Egypte au Bahreïn.
Pour les Tunisiens, le grand rendez-vous altermondialiste est l’occasion de rappeler à leurs gouvernants que leur soif de dignité, de liberté et de démocratie n’est pas encore satisfaite.

Salle comble ce mardi matin pour l’assemblée des femmes, qui marque l’ouverture du Forum social mondial (FSM 2013). Portée par l’enthousiasme et la verve de deux chanteuses traditionnelles tunisiennes, l’assemblée a applaudi la prise de parole de Ahlem Belhadj, présidente de l’historique, et très active, association tunisienne des femmes démocrates (ATFD). « Nous devons combattre les violences faites aux femmes, qui sont une véritable arme de guerre qui nous éloignent de l’espace public et politique », lance Ahlem Belhadj. Elle dénonce par ailleurs « la paupérisation des femmes », qui ne détiennent que 1 % des richesses mondiales.

Avertissant la salle de la détermination des Tunisiennes à défendre leurs droits, elle souligne l’importance de la solidarité internationale, rappelant que les femmes « ont besoin de lutter ensemble contre le front monétaire internationale et la banque mondiale ». Deux institutions qui, par l’austérité qu’elles imposent,« plongent de très nombreuses femmes dans une situation économique dramatique », selon Zohra, une femme originaire du sud de Tunis.

« la révolution n’a pas encore commencé »

Le rejet d’un système économique ultra-libéral inspire aussi les slogans qui rythment la grande marche de l’après-midi dans les rues de Tunis.

Le deuxième temps fort de cette journée d’ouverture du FSM rassemble environ 15 000 manifestants. 
« À bas le capital, à bas la dictature ! », crie un groupe de jeunes diplômés chômeurs venus de la région de Gafsa (dans l’ouest du pays), où a germé la révolution tunisienne dès 2008. En Tunisie, le taux de chômage s’élève à 16,7 %. Pour les diplômés de l’enseignement supérieur, ce taux passe à 33,2 %.

Pour Aziza, bac + 4 et en recherche d’emploi depuis plus de 10 ans, les besoins sociaux de la population sont tels qu’elle estime que « la révolution n’a pas encore commencé ». Si elle est dans la rue, c’est pour se rappeler au bon souvenir des gouvernants. « Ce forum, c’est l’occasion pour nous de répéter que le travail est un droit, et la garantie d’une vie digne. Nos dirigeants semblent avoir oublié que nous avons mis Ben Ali dehors pour que ces droits soient enfin respectés. »

La leçon de démocratie des peuples arabes

Né en Amérique latine en 2001, le Forum social mondial se tient pour la première fois en terre arabe, après être passé par l’Afrique noire et l’Asie du sud est. 

« Le "Printemps Arabe" a apporté un vent frais dans la longue nuit de la crise. Il a permis de récupérer la confiance dans l’action collective, dans le "nous" », analyse Esther Vivas, membre du centre d’étude espagnol sur les mouvements sociaux à Barcelone. 
« Le monde arabe, tant de fois stigmatisé en Occident, nous offre une leçon de démocratie. Aujourd’hui, deux ans après, le Forum social se déroule dans l’épicentre de ces révoltes. »

Au côté des mouvements de défense des Sarahouis et des Palestiniens clamant leur droit à un État, quelques syndicalistes tunisiens, des membres d’Attac et de Solidaires, les sans-terre brésiliens et bien d’autres mouvements encore.

Pour Eric Ahoumenou, béninois et membre des No-vox, la lutte contre la spéculation foncière et pour le droit à un logement digne font partie des convergences entre son pays et la Tunisie.

« Nous sommes descendues dans la rue pour apprendre de la solidarité internationale », confient de leur côté Aïda, 60 ans et Hajer, 50 ans. Ces deux Tunisiennes ont pris depuis quelques mois déjà l’habitude de sortir dans la rue crier leur enthousiasme ou leur mécontentement. « Je suis sortie pour la mort de Chokri Belaïd (militant de gauche assassiné le 6 février 2013, ndlr), dit Aïda. Et je le ferai à nouveau à chaque fois que nécessaire. On respire enfin la liberté d’expression, on est en train d’apprendre cette liberté. On ne va plus s’arrêter. »

Pour une Tunisie libre et unie.

Les mères des martyrs de la révolution tunisienne et des jeunes gens disparus en mer lors de leur tentative d’émigration vers l’Italie sont omniprésentes dans le cortège. Elles brandissent des photos de leurs enfants, qui côtoient de très nombreux portraits de Chokri Belaïd. « Nous réclamons justice, disent-elles. Nous voulons que les assassins soient démasqués, et punis. » 

Les citoyens et citoyennes tunisiens, soutenus par la présence de milliers d’internationaux, ont répété qu’il ne veulent pas se voir confisquer la révolution. Et qu’ils continuent de croire et de rêver d’une Tunisie unie, « où les citoyens de toute croyance et religions peuvent vivre ensemble. Les risques de division guettent notre révolution. Nous ne voulons pas que cela nous empêchent de poursuivre », dit Safer, 18 ans.

Selon Alaa Talbi, membre du comité d’organisation du FSM, « sur les 4 000 organisations inscrites, 1 100 sont tunisiennes, réparties sur tout le territoire. Nous avons là une société civile au pluriel, sur le plan des thématiques et des couleurs. » 
Pour Esther Vivas, le défi, notamment pour l’Europe en crise,« consiste maintenant à apprendre de ces luttes qui, dans un passé pas si lointain, ont émergé contre la dette, les expulsions de logement, les privatisations… dans les pays du Sud ».

Nolwenn Weiler
Vidéo : Sophie Chapelle et Maxime Combes


Au FSM, l’esquisse d’une internationale du travail

Par Emmanuel Riondé| 27 mars 2013, pour Regard

http://www.regards.fr/web/au-fsm-l-...,6423

Hier matin, à Tunis, une action de solidarité auprès des salariés de Téléperformance en lutte depuis des mois a donné le ton : le monde du travail ne sera pas absent des débats du Forum social mondial (FSM) qui s’est ouvert par une marche bon enfant.
Les premiers ateliers débutent aujourd’hui sur le campus El Manar.

« Comme on dit chez vous : on est dans la merde ! »

Mardi 26 octobre au matin, devant le 48 de la rue Kheireddine Pacha, entre le siège de Outsourcing call center, un salon de thé, des agences bancaires et un garage Nissan, Amara Karouki, va à l’essentiel. _ Travaillant depuis août 2008 pour Téléperformance, le leader mondial des centres d’appel qui emploie environ 6000 personnes sur ses 6 sites tunisiens, Amara est en lutte depuis plus d’un an. L’accord signé en 2010 avec la direction sur la mise en place d’une classification salariale tenant compte de l’ancienneté et de la compétence n’a jamais été appliqué. Conseiller client, Amara touche 3,500 Dinars tunisien (DT) de l’heure, soit environ 1,75 € [1]

Ils sont une bonne centaine avec lui, sous le soleil, massés devant les grilles de l’entreprise, frôlés par le flot continu des voitures, bus et taxis.
Les drapeaux Solidaires sont aussi nombreux que ceux de la Tunisie floqués d’une esquisse de l’avocat Chokri Belaïd assassiné le 6 février dernier. La figure de la gauche radicale tunisienne est en bonne compagnie. Internationale. Au micro vont se succéder des syndicalistes tunisiens, français, espagnol, belge, brésilien, marocain, argentin, canadien. Dans la foule des syndicalistes rwandais, sud-africains, congolais.

Objet de leur solidarité, la lutte entamée par les salariés de Téléperformance depuis des mois : des grèves en février 2012, puis en octobre et décembre pour faire respecter leurs droits. Sans résultat.

Le 26 février dernier, des délégués se sont mis en grève de la faim dans les locaux de l’entreprise.
Quinze jours après, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) y a mis fin. « Pour éviter la dégradation de l’état de santé de nos collègues », explique Dhouha Kouki Arfaoui, déléguée syndicale UGTT de Téléperformance Ben Arous, au cours d’une intervention à peine « un peu moins longue que [celle de] Fidel Castro », selon ses camarades mais émouvante : on est certes dans le combat syndical - bien qu’ayant récemment été gratifié d’un "label social" pour ses sites français et... tunisiens, Téléperformance est connue de longue date pour ses pratiques antisalariales - mais le cas tunisien va au-delà de cette seule dimension.

« Nous sommes touchés en tant que tunisiens, pas seulement en tant que salarié, résume Dhouha.

Téléperformance a changé de nom à deux reprises (l’entreprise se nomme aujourd’hui SMT) pour s’exonérer d’impôts. Cela va durer jusqu’en 2020. L’Etat tunisien a payé cher nos diplômes pour qu’au final on se retrouve exploités par une entreprise qui, en plus, échappe aux impôts... »

Derrière une fenêtre entrouverte de la façade, Ali, Mohamed et Slim, les trois délégués qui ont cessé leur grève de la faim mais restent en sit-in prennent la parole pour rappeler que leur lutte s’inscrit bien dans la"« révolution tunisienne ».
Un lien que chaque intervenant prendra soin d’établir : après celle des Ben Ali et Moubarak, il faut « en finir avec la dictature des patrons et des fonds de pensions », souligne Frédéric Madelin, secrétaire général fédéral à Sud PTT, à l’origine, avec d’autres il y a deux ans, de la création d’un réseau international des syndicats de Call center.

« Changer la politique, conquérir la justice sociale » clame une pancarte.

La troupe se dirige vers les locaux avec l’intention d’aller visiter les salariés à pied d’œuvre mais la direction refuse d’ouvrir les portes, enfermant, de fait, les conseillers dans leur bureau.
Fin du premier acte.

Les acteurs seront de retour, bien plus nombreux, dans la marche d’ouverture du Forum social Mondial, douzième édition, premier du genre dans un pays de l’aire méditerranéenne.

Partie de la place du 14 janvier (date du départ de Ben Ali en 2011), elle rassemble plus de 10 000 personnes.
Parmi lesquelles, donc, de nombreux syndicalistes et pas seulement celles et ceux de l’UGTT, la puissante centrale syndicale tunisienne, acteur incontournable du paysage politique national [2] mais qui, révolution oblige, n’est plus l’unique syndicat du pays.

Ressuscitée en 2011, la Confédération générale tunisienne du Travail (CGTT) compte aujourd’hui déjà 50 000 adhérents, assure son secrétaire général Habib Guiza un ancien de l’UGTT - qui, elle, en compte plus de 500 000. Et entend bien prendre toute sa place dans le paysage, et ce bien que l’ancienne maison d’Habib Guiza, selon ses propres dires soit « contre le pluralisme syndical ». Pas question de s’effacer devant l’ogre UGTT : ce mercredi matin, en salle de presse du FSM, les militants de la CGTT distribuaient des documents rapportant la plainte déposée par leur organisation pour « violation des droits syndicaux en Tunisie ».

Au Maroc voisin, d’autres droits sont en péril, ceux des travailleurs immigrés.

Ousmane vit à Rabat depuis quelques années. L’an dernier, il a participé à la création de la section Travailleurs immigrés au Maroc de l’Organisation démocratique du Travil (Odt). « Il y a environ 21 000 immigrés subsahariens au Maroc et 3000 femmes philippines, décompte Ousmane.

Parmi eux beaucoup de sans-papiers qui attendent d’être régularisés. Les hommes sont généralement dans le bâtiment, les femmes employées comme domestiques dans les villas.
Les horaires de travail, les salaires, les conditions de vie sont souvent mauvaises. Les employeurs abusent et exploitent ces gens qui pour part d’entre eux sont venus faire leurs études et sont restés, faisant parfois souche en se mariant.

Il fallait s’organiser. » C’est chose faite depuis juillet 2012 avec la création du syndicat. « Depuis que ça existe, on a réussi à obtenir quelques victoires, des libérations d’hommes emprisonnés, notamment. Et on essaie de gagner aussi sur la couverture sociale et sanitaire des travailleurs... »

Une pléiade de syndicalistes internationaux aux soutiens de salariés tunisiens, des sans-papiers subsahariens qui s’organisent pour faire respecter leurs droits salariaux au Maroc, antichambre d’une Europe qui fait de moins en moins rêver. Et juste derrière Ousmane, la banderole de la centrale belge de la FGTB, qui revendique son affiliation à un réseau mondial de syndicat. Le FSM est ouvert.

Notes

[1] ce qui, dans un pays où le salaire minimum tourne autour de 300 DT (150 €), lui donne entre 540 et 550 DT mensuels.

[2] lire par exemple dans le Monde diplomatique de novembre 2012, l’article de Hela Yousfi, "Ce syndicat qui incarne l’opposition tunisienne"



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