SOS médecins du travail

paru dans CQFD n°104 (octobre 2012), rubrique Je vous écris de l’usine, par Jean-Pierre Levaray
mardi 27 novembre 2012
par  Pierre L
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SOS médecins du travail

paru dans CQFD n°104 (octobre 2012),
rubrique Je vous écris de l’usine, par Jean-Pierre Levaray,
mis en ligne le 26/11/2012

Dans chaque usine, on essaie de se garder quelques îlots pour tenir. Ce sont les vestiaires, les fumoirs, les réfectoires… Des lieux où l’encadrement se pointe très rarement, sous peine de se faire envoyer balader.
Il y a aussi d’autres lieux, plus institués, comme les locaux du comité d’établissement ou, lorsque c’est possible, les locaux syndicaux.

Ce sont des lieux presque hors du temps de l’exploitation, et l’on s’y attarde en fonction des rapports qu’on entretient avec la hiérarchie ou avec le boulot.

Il reste un autre lieu de plus en plus fréquenté par les collègues, c’est l’infirmerie.
D’autant plus lorsque l’infirmière a tendance à considérer le personnel, majoritairement masculin, comme ses enfants.

C’est pourtant un lieu qui se rétrécit, car il représente souvent un coût et parfois un contre-pouvoir dont les patrons voudraient se passer.
Depuis des années, la médecine du travail est attaquée par le Medef.

Les visites médicales sont espacées et il existe même des entreprises où les salariés n’ont qu’une visite médicale d’embauche.
Les postes de médecins du travail, quant à eux, se réduisent, ou sont occupés par des médecins intérimaires qui ne connaissent pas toujours tous les tenants et aboutissants de l’usine, les produits utilisés, les émissions nocives, les rythmes de travail, etc.

Ici, vu les risques chimiques et industriels, la présence d’un médecin et d’une infirmière est obligatoire.
Quand je suis rentré dans la boîte, le médecin était un ancien militaire en retraite avec tout ce que cela comporte. En plus, à chaque visite il nous citait un morceau de la Bible ou des évangiles (si, si).

Ensuite on a eu une femme, fille d’un directeur réputé d’un secteur psychiatrique de la région.
Elle ne faisait ce boulot que « pour son argent de poche », comme elle disait. Elle avait également la haine des prolos qui, pour elle, étaient tous des alcooliques. Du coup, pour supprimer ce vilain vice, elle a fait installer des distributeurs de sirop de menthe et de grenadine partout (ce qui a permis à certains de se concocter quelques savoureux mélanges à l’heure de l’apéro).

Ensuite, on a eu droit à un vrai militant.
Faut dire qu’être médecin du travail peut se rapprocher d’un véritable sacerdoce : une paye moindre et une position, entre le patron et les salariés, pas toujours simple à négocier.
N’empêche qu’en travaillant avec les élus au CHS-CT, il a pu mettre en place des protocoles, monter des dossiers pour des salariés ayant côtoyé l’amiante, parler de la souffrance au travail, etc.
Il a été un appui important pour les syndicats lorsque ceux-ci ont voulu interdire l’emploi de certains produits cancérigènes. Il a fait son boulot, en somme.

Il va sans dire que lorsqu’il y a eu le plan de restructuration et que l’effectif est passé à moins de 500, ce médecin a dû trouver une autre usine pour emmerder un autre patron.

Nous nous sommes retrouvés alors avec une médecin à mi-temps venant d’une entreprise sous-traitante.
Issue d’un milieu qu’on dira « favorisé », elle s’est d’abord montrée plutôt timorée en suivant à la lettre les directives patronales (son entreprise dépend directement du Medef).
Mais, témoin de nos conditions de travail, elle a fini par changer de camp.

Ce qu’elle me dit c’est que plus ça va et plus les gens viennent se plaindre de leur travail.
Mais ce qui l’horripile particulièrement, phénomène qui s’est accentué depuis l’annonce du report de l’âge de la retraite, c’est le nombre de « séniors dans l’usine » (comme elle dit), qu’elle doit déclarer inaptes au travail de nuit, ou à d’autres travaux particulièrement physiques.
« Je suis aussi choquée par le nombre de cancers, d’hypertensions, de maladies musculo-squelettiques, et autres.

Il me semble que la maladie a remplacé la bagarre.
Avant les salariés s’engueulaient avec leurs chefs et ça allait mieux après. _ Maintenant les gens courbent le dos, subissent et du coup c’est le corps qui prend. »
Elle sourit et, sachant à qui elle s’adresse, elle ajoute : « Il me semble qu’avant, il y avait plus souvent des grèves aussi. »



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