Artiste suicidé, à moitié pardonné

Un texte produit par les étudiants, en réponse à la tribune de soutien au projet d’"école nomade" de Jean-Marc Ferrari, parue dans le Quotidien de l’art du 16 juillet 2012
jeudi 26 juillet 2012
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« On sait que le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d’années plus tard. » Aragon, Traité du style

Nous venons tout récemment, sans que cela ne nous ait été annoncé avec le fracas qui s’impose en pareille occasion, de franchir un nouveau stade dans la grande cavalcade du dépassement-de-l’art-par-l’art-lui-même. Un torche-balle, signé avec toute la suffisance que n’autorisent pourtant pas les titres pompeux-puants de ses auteurs, a en effet, par un malheureux hasard, rencontré nos yeux de fougasses. Les exécutants zélés de ce sommet tonitruant du titillage de nombrils artistiques ont ainsi entrepris de repeindre couleur poésie les murs couleur merde de l’existant, en commençant -soyons modestes- par l’école d’art d’Avignon, et par son directeur, qui n’est plus à un coup de brosse près. La joyeuse troupe, Hortense Artichaut en tête, entreprend de déguiser une politique directoriale arbitraire et une absence de locaux en une démarche poétique excitante, allant jusqu’à nous vendre un chantier de rénovation comme une « occasion unique » d’exercer nos petits sens engourdis à l’expérience chère bandante de l’art-qui-va-se-dépasser-c’est-imminent. Mais ce tas de bourgeois invétérés, en plus d’arriver vingt ans -et plus- après le malin génie du dépassement de l’art, semble ignorer jusqu’à la réalité du terme « chantier ». Nous ne croirons au chantier poétique que le jour où patrons du BTP et artistes seront noyés dans le même béton prise rapide, leur trognes puantes figées pour toujours dans la saine Terreur. Nous viendrons couvrir de lazzis leurs statues immondes, drôles que nous serons d’avoir bu le sang versé de leurs tristes congénères.

Vous attendez aujourd’hui de nous que nous entrions, dociles, dans votre triste musée du quai branlant, celui de l’art caution de l’arbitraire. Nous n’irons pas bénir vos sinistres œuvres, sinon en levant la papatte : vous êtes chiens de garde, nous serons chiens méchants.

Jamais nous n’habiterons vos circonstances

En plein mouvement étudiant en Avignon, quelques "personnalités" prennent donc position, et affirment en passant leur mépris envers les étudiants qui luttent depuis plusieurs mois afin d’être en mesure de poursuivre leur cursus.

Justifiant maladroitement la future perte des locaux de l’école au profit du chevalier Lambert imposée par la mairie, nos huit donneurs de leçons démontrent la capacité du milieu de l’art académique à s’adapter pour répondre parfaitement aux attentes des institutions politiques, c’est à dire à s’approprier ce qu’on lui impose en se mettant au service de la réaction, devançant ses désirs les plus secrets.

Une utopie réalisée est en train de se mettre en place à Avignon avec la complicité de ces artistes officiels, une utopie dans laquelle les moins enclins à se soumettre sont purgés, dès lors qu’on ne les juge pas aptes à « l’insertion professionnelle », qu’ils ne répondent pas aux « valeurs » des institutions publiques et du marché, du « rayonnement culturel français » qui, de Drieu La Rochelle à Lucien Rébatet, a en effet toujours su être du bon côté des barbelés. Une utopie dans laquelle un directeur abuse de ses pouvoirs sur les étudiants et les personnels -mais il paraît que la question n’est pas là.

Jean-Marc Ferrari « propose une réponse comme seuls les artistes peuvent l’imaginer ». En effet, l’artiste, petit flic en espadrilles, a pour seule mission de maintenir l’ordre social : ainsi, ses fameuses réponses ont la même valeur poétique qu’un coup de matraque.

Une histoire de cadavres, ou comment les représentants de l’art officiel ont exhumé l’académisme

Ne sont-ils pas touchants, tous ces représentants d’institutions s’insurgeant contre l’académisme ? Ce qu’il entendent par « académisme » a pourtant bel et bien disparu des écoles d’art depuis longtemps. Ce qu’il reste maintenant, à savoir la critique qu’ils prétendent en faire, déjà ringarde quand ils étaient jeunes, n’a rien à voir avec la notion d’enseignement.

La réalité, c’est que l’académisme qu’ils dénoncent a été remplacé par un nouvel académisme. Là est le coeur du problème, ici se révèlent tous les enjeux de la lutte des étudiants depuis deux mois : c’est qu’on a remplacé l’académisme de métier, de technique, de pratique, dont les critères sont entendables par la raison, par un académisme de la subjectivité, basé uniquement sur l’affect du dominant, professeur ou directeur. Aussi les étudiants les plus appréciés sont-ils ceux qui se montrent capables d’étaler leur intimité profonde, liant par ce biais des liens de complicité avec le dominant de proximité, transformant ainsi tout rapport humain en critère d’évaluation « artistique ».

Ceux qui veulent apprendre quelque chose doivent le faire en cachette. Ceux qui veulent survivre doivent mentir et séduire. Rien de nouveau bien sûr : c’est bel et bien le management capitaliste dans ce qu’il a de plus trivial. Alors, pourquoi le présenter lyriquement comme quelque chose d’extrêmement poétique ?

De la réactivité critique à la critique de la réaction

« TOUTE PENSÉE LIBÉRATRICE QUI N’EST PAS LIÉE À UNE VOLONTÉ DE TRANSFORMER LE MONDE, À UNE ACTION RÉVOLUTIONNAIRE, A FINALEMENT DES CONSÉQUENCES RÉACTIONNAIRES. » Roger Vailland, Le surréalisme contre la révolution

L’artiste, sous sa forme officielle, ne peut plus que présenter. Comme une vitrine, une publicité sur un abribus, un spot télé, l’artiste officiel poétise, c’est-à-dire qu’il offre à peu de frais un replâtrage des conditions qu’il a renoncé à attaquer. Puisque Lénine peut vendre un forfait internet, le directeur de l’école de Rennes peut expliquer l’autoritarisme de Jean-Marc Ferrari en faisant appel à un héritage vidé de sa substance, et donc de son caractère critique. Nous n’acceptons pas l’image de Jean-Marc Ferrari qu’il nous est offert de contempler : sa réalité « rêvée et vécue » de petit chef autoritaire aura toujours bien plus d’importance que la marque que le texte publicitaire Réinventer l’héritage nous vend.

De Aulnay-Sous-Bois à la cour d’honneur du Palais des Papes, du Palais de Tokyo à l’usine Continental Nutrition de Vedène, c’est le même langage qui s’articule : celui de la domination capitaliste.

Aussi une école d’art devient-elle une « une école nomade supérieure, mobile, étoilée, en réseau avec les partenaires » : nos bons artistes se réapproprient ici les mots de leurs maîtres, et vont jusqu’à créer une poétique de la Novlangue, histoire de mieux les flatter. Plus besoin de la matraque de la médiation culturelle pour légitimer ce que le bas peuple ne peut comprendre : il suffit de séduire la classe capitaliste en métaphorisant le concept du réseau, en versifiant des synergies, en assonant quelques projets. Ce n’est pas un héritage que vous transmettez, c’est un capital. En tant que tel, il est condamné.

Cadavres sursitaires, vous n’aurez pas d’héritage à transmettre, et jamais rien à réinventer : votre cause commune était minable, votre fosse commune ne sera même pas dans les poubelles de l’histoire.

Le seul lien avec la notion d’héritage qu’il vous reste, c’est l’imminence brinquebalante de votre disparition physique, le très proche instant mordoré où nous nous dandinerons nus dans vos tripes dégoulinantes le long d’un caniveau obséquieux.

Signataires de Réinventer l’héritage, souvenez-vous que pour qu’il y ait un héritage, il faut qu’un vieillard meure.

Florent (étudiant à Lyon II et afficheur intérimaire),
Joseph (étudiant à La Cambre Bruxelles et
ouvrier agricole),

Laurent (étudiant à l’ESAA et assistant d’éducation au chômage),
Boris (étudiant à l’ESAA et employé de la restauration rapide).


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Tribune de soutien au projet d'"école (...)
Tribune de soutien au projet d'"école (...)

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