Dans les télécollèges mexicains

Un enseignement sans enseignants
mardi 22 mai 2012
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Alors que les cartels de la drogue contrôlent des régions entières du pays, l’affaiblissement de l’Etat mexicain préoccupe jusqu’à Washington. Il s’observe également dans le domaine de l’éducation, où les stratégies technophiles de Mexico pour « réduire les coûts » ne sont pas toujours très convaincantes.

La leçon d’algèbre s’achève et, comme tous les quarts d’heure, un jingle ronflant retentit. Il annonce ce que tous les élèves attendent : la page de publicité. Le premier spot met en scène des familles plantées devant un alignement de maisons. « Ce gouvernement a construit trois millions de maisons pour les plus pauvres ! », proclame fièrement la voix off. Puis une autre séquence, digne d’un film à gros budget : des délinquants à la mine patibulaire brutalisent un homme enchaîné. La voix reprend : « La protection des droits de l’homme est une priorité du gouvernement fédéral. » Pour les enfants du village d’Amatlán de Quetzalcóatl, à deux heures au sud de Mexico, une nouvelle journée de cours vient de commencer.

Nous sommes au cœur de l’Etat de Morelos, où, il y a tout juste un siècle, lors de la révolution de 1910, les paysans menés par Emiliano Zapata exigeaient une éducation gratuite et de qualité. Ici, comme dans de nombreux villages mexicains, les cours sont dispensés à travers un poste de télévision relié au satellite — d’où le nom de « télécollège ».

Quand le provisoire devient la norme

Avec son antenne parabolique sur le toit, l’établissement se repère de loin. A l’intérieur, les murs blancs des deux salles de classe sont presque nus. Une carte du Mexique gondole à côté d’un petit tableau noir pour lequel la craie semble n’être plus qu’un vague souvenir. Au milieu de la pièce trône la télévision, qui, toutes les quinze minutes, diffuse un cours (suivi de sa page de publicité). Dix-huit collégiens, répartis en trois niveaux de scolarité, sont encadrés par deux professeurs. Le rôle de ces derniers ? « Faire la jonction » quand la télévision tombe en panne, « ce qui arrive tous les jours », déplore M. Ricardo Ventura, directeur et professeur des moyens — niveau équivalent à la cinquième française (12-13 ans). Et, en effet, après quarante minutes de diffusion, le signal satellite s’évanouit : l’école est terminée pour aujourd’hui.

Dès sa première heure de visite, l’observateur conçoit quelques doutes. Le premier niveau a bien suivi un cours, mais les élèves ne semblent pas passionnés par les grimaces de la présentatrice, qui, de son studio de la capitale, prétend leur enseigner la géographie. Pendant ce temps, les élèves du troisième niveau (la quatrième française), installés dans la même classe, dorment ou mâchonnent leur stylo. Avant que leur cours ne soit diffusé, ils doivent attendre que passent ceux des premier et deuxième niveaux. Pas un livre, pas le moindre exercice pour mettre à profit les minutes qui s’étirent. Certains lèvent un œil vers l’écran : « Les leçons de l’an dernier », commente l’une. Oui, mais sans le son, qui a été baissé pour que le premier niveau travaille…

Un regard rapide à la télévision indique à l’enseignant que la leçon du deuxième niveau vient de se terminer et qu’il va pouvoir s’occuper des plus grands. Il prépare les livres d’histoire, mais la jeune présentatrice annonce, avec musique et grands jeux de lumière, que c’est le moment « tant attendu » des mathématiques. « On nous envoie le programme par Internet, mais je n’ai pas pu consulter mon courriel », s’excuse l’enseignant. Cette fois, les élèves travailleront à peine trois minutes : la réception saute, tout le monde sort en récréation. Le professeur va-t-il faire la leçon sans la télévision ? « Non, elle va repasser dans la semaine. C’est quand même mieux d’avoir un support visuel pour enseigner. »

Dans les collèges traditionnels, huit professeurs se répartissent les différentes matières. Au télécollège, il n’y en a qu’un seul. En théorie, les horaires sont les mêmes (de 8 heures à 13 heures), mais, le jour de notre visite, des problèmes de connexion ont repoussé l’heure de début des cours à 10 heures. Et, en trois heures, les élèves n’ont guère avancé : certains ont dessiné, d’autres ont écouté de la musique sur leur téléphone portable, pendant qu’un petit groupe a nettoyé l’école. Les deux professeurs répètent que les leçons repasseront le lendemain et qu’ils pourront alors tout réviser. Le lendemain, la réception satellite n’a pas fonctionné et les professeurs ont improvisé une balade avant de renvoyer tout le monde chez soi.

Depuis au moins deux décennies, ce modèle, créé en 1968 au Mexique, s’est implanté dans la quasi-totalité des pays d’Amérique. « Cette formule était initialement pensée comme provisoire, en attendant que de nouveaux collèges soient construits. Mais elle s’est pérennisée. A tel point qu’un collégien sur cinq est désormais inscrit dans un télécollège », explique Etelvina Sandoval Flores, docteure à l’Université pédagogique nationale. A l’arrivée au pouvoir du Parti d’action nationale (PAN, droite libérale), le nombre de télécollèges a explosé : 117 % d’augmentation sous la présidence de M. Vicente Fox (2000-2006) et doublement depuis l’élection de M. Felipe Calderón, en 2006. Aujourd’hui, 20 % des collégiens du secteur public (soit un million trois cent mille enfants) étudient devant la télévision, surtout en milieu rural et dans la périphérie des villes.

Si les télécollèges enregistrent les pires résultats à l’examen Enlace, une évaluation nationale réalisée chaque année dans toutes les écoles publiques et privées du pays, il n’existe que très peu d’études détaillant les difficultés qu’y rencontrent les élèves. Selon celle menée en 2000 par la chercheuse Annette Santos, de l’Institut national d’évaluation de l’éducation, sur cinquante-neuf télécollèges, dans des milieux sociaux différents [1], la majorité des élèves atteignent à peine un niveau de compréhension de base en espagnol et en mathématiques. Des résultats bien inférieurs à ceux des collèges traditionnels et techniques. « Le télécollège reproduit de manière criante les inégalités sociales : les élèves les plus pauvres obtiennent les pires résultats », constate la chercheuse. Pour ne rien arranger, les zones les plus défavorisées comportent davantage de « télécollèges unitaires », c’est-à-dire avec un seul professeur pour les différents niveaux. Le ministère de l’éducation reconnaît sans ambages que ces établissements manquent de moyens : lors du dernier diagnostic qu’il a établi, en 2003, cinq mille cent quatre-vingts d’entre eux, soit environ 30 %, ne disposaient pas de téléviseur ; deux mille n’avaient pas… l’électricité [2].

Ces carences demeurent, mais le ministère assure qu’elles appartiendront bientôt au passé : « Le président Calderón a créé le programme “Capacités numériques pour tous” qui permettra que tous les télécollèges soient, à l’avenir, reliés à Internet », promet Mme Maria Edite Bernaldez, du ministère de l’éducation. Impossible toutefois de connaître le budget alloué à ce nouveau programme, ni son calendrier d’exécution. Le mandat de M. Calderón s’achève pourtant en décembre 2012. Mais, pour Cristóbal Cobo Romaní, chercheur à l’Institut Internet de l’université d’Oxford, qui a mené plusieurs études sur les nouvelles technologies dans l’éducation au Mexique, « il est totalement utopique de prétendre que les télécollèges pourront disposer aussi rapidement d’Internet. Le Mexique va connaître des problèmes de connexion pendant encore très longtemps. En Europe, nous en avons toujours en milieu rural alors que la connectivité atteint plus de 65 % du territoire ».

C’est que résoudre les problèmes structurels coûterait cher. Or, entre 2001 et 2008, le pourcentage du produit intérieur brut (PIB) consacré à l’éducation est passé de 5,3 % à 5 % [3]. Depuis 2006, à titre de comparaison, le budget de la police a été multiplié par six. Dans une étude sur la situation de l’école au Mexique réalisée en 2010, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) constate que la dépense par élève se situe bien en deçà de la moyenne de ses pays membres : 2 111 dollars (soit 1 625 euros) dans le primaire, contre le triple (6 741 dollars), en moyenne, au sein de l’OCDE [4]. Dans le secondaire, niveau qui inclut les télécollèges, le ratio est de un à quatre : 1 814 dollars par élève au Mexique, contre 7 598 en moyenne dans les pays de l’OCDE. Par ailleurs, l’organisation épingle la contribution demandée aux parents dans le système public. A Amatlán, reconnaît le directeur, « ce sont les parents qui paient tout, depuis le papier toilette jusqu’à la facture d’électricité. Nous n’avons pas le choix : nous n’avons aucun budget de fonctionnement »

« Il s’agit moins de pédagogie que d’effets spéciaux »

Si l’administration Calderón n’est pas restée inactive dans le domaine de l’éducation, sa mesure-phare a concerné les familles qui inscrivent leurs enfants dans le secteur privé, soit deux millions trois cent mille élèves (contre plus de vingt-trois millions scolarisés dans le public). Le 15 février 2011, le président a annoncé que les mensualités seraient désormais déductibles des impôts — une vieille revendication de l’Eglise catholique. « C’est un cadeau à la classe moyenne, mais c’est une nouvelle catastrophe pour le pays, où les inégalités sociales vont encore augmenter », estime l’universitaire Octavio Rodríguez Araujo.

Pour le reste, les initiatives du gouvernement, regroupées sous le nom d’« Alliance nationale pour la qualité de l’éducation », imitent la loi américaine « No child left behind » (NCLB, « pas d’enfant laissé sur le bord du chemin »), critiquée par l’ancienne vice-ministre de l’éducation Diane Ravitch, qui figura pourtant parmi ses instigateurs [5]. L’idée ? Récompenser par un bonus financier les écoles et les professeurs qui obtiennent les meilleurs résultats à l’examen Enlace. « En somme, cela consiste à creuser toujours plus les inégalités existantes : les écoles primaires et les télécollèges en milieu pauvre auront toujours moins de moyens, car ils obtiennent constamment les pires résultats à cet examen », explique Sandoval.

Des professeurs contraints au bénévolat

Pour les autorités, les responsables de la situation actuelle sont les professeurs. Les spécialistes de l’éducation, à l’inverse, dénoncent une négation des problèmes que ces derniers doivent affronter. « On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. Sur le terrain, on trouve des cas très différents, et très souvent des professeurs extrêmement dévoués », affirme Romaní.

C’est le cas au télécollège José-Vasconcelos, dans la ville de Nezahualcóyotl — « Neza », comme on la surnomme : « la têtue ». L’établissement reflète la pauvreté criante de cette cité d’un million d’habitants, située à douze stations de métro du centre historique de Mexico : plafonds qui menacent de s’effondrer, murs décrépis, vitres cassées. Il dispose de locaux minuscules pour accueillir une centaine d’élèves. La cour vient d’être encore réduite pour construire une cantine, réalisée en préfabriqué « grâce aux parents qui sont venus donner un coup de main », explique M. José Figueroa, le directeur. Il y a quarante-trois ans, raconte-t-il, tout juste sorti de l’Ecole normale, il a été convoqué à une réunion pour créer les premiers télécollèges. « On n’avait pas davantage de moyens à Neza à cette époque, mais au moins les programmes, tous réalisés par des professeurs de l’Université pédagogique nationale, étaient très bons », se souvient-il. Aujourd’hui, les huit professeurs du collège n’utilisent presque jamais la télévision. Ils font cours comme dans un collège traditionnel : « Bien sûr, cela exige de la préparation ; mais les élèves n’apprennent rien avec la télévision. Ces programmes sont une véritable honte. Il s’agit moins de pédagogie que d’effets spéciaux. »

Comme dans tous les télécollèges, les cours ne durent qu’une demi-journée. Alors, pour améliorer le niveau des élèves, les professeurs organisent des activités extrascolaires. Sans aucun moyen de fonctionnement, ils ont choisi de pallier le recul de l’Etat… par le bénévolat. Recourant à la poésie ou au théâtre, ils s’emploient à garder les enfants plus longtemps à l’école. Ainsi, l’établissement obtient de bons résultats à l’examen Enlace.

Pendant ce temps, la priorité du gouvernement demeure la technologie. Il raffole de ce qu’il peut décrire comme « moderne », « novateur » et… « bon marché ». Alors que l’Etat ferme à tour de bras les écoles de formation pour les enseignants, l’Institut latino-américain de la communication éducative (ILCE), un organisme privé qui vend des programmes pour les télécollèges, s’apprête à proposer une méthode numérique censée améliorer leurs compétences : « Nous imaginons des contenus éducatifs que le professeur pourra recevoir via son téléphone portable ou son iPad. Nous cherchons aussi à comprendre comment diffuser ce matériel via Facebook et Twitter ; c’est le sujet de nos échanges en ce moment avec le ministère », nous informe sa directrice, Mme Patricia Cabrera.

Une solution technologique pour remédier aux carences du système éducatif mexicain : l’expérience n’aurait-elle pas déjà été tentée ?

Anne Vigna
Journaliste.

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Un article paru en février 2012 dans Le Monde Diplomatique ...

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[1Annette Santos, « Oportunidades educativas en telesecundaria y factores que las condicionan » (PDF), Revista latinoamericana de estudios educativos, Centro de Estudios Educativos, Mexico, 2001.

[2« Situación actual de la telesecundaria en México », Subsecretaría de Educación Básica, 2003.

[3Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc) des Nations unies, décembre 2010.

[4« Mejorar las escuelas : Estrategias para la acción en México », Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Paris, 2010.

[5Lire Diane Ravitch, « Volte-face d’une ministre américaine », Le Monde diplomatique, octobre 2010.


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