Lettre ouverte d’enseignants de lycée professionnel aux parents et futurs parents d’élèves de lycée professionnel

lundi 26 janvier 2009
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Mesdames et Messieurs les parents,

Les phares de l’actualité sont braqués sur les réformes du primaire et du
collège. En même temps, à bas bruit, se profile une autre réforme qui suscite notre
profonde inquiétude : la réduction généralisée des Bac Professionnels de quatre à
trois ans. Et, nous supportons mal que l’avenir d’un enfant sur trois se joue dans
l’indifférence générale.

Ce cursus raccourci peut paraître séduisant, car il pourrait représenter une
réelle opportunité d’insertion professionnelle pour quelques élèves particulièrement
motivés et dont le niveau d’insertion sociale (ponctualité, rapport au travail, respect
d’autrui, niveau de culture générale) est un gage de réussite.

Certes, les lycées professionnels accueillent bien certains de ces élèves, mais
ils sont loin de représenter l’essentiel des effectifs. Plus grave encore, au fil des ans
nous constatons un appauvrissement du niveau d’instruction (notamment en français
et en mathématiques les plus élémentaires) et, plus inquiétant, une dégradation
significative des valeurs sociales que sont le respect d’autrui ou des règles de vie
ainsi que la notion de travail. Avec la généralisation de ce bac en trois ans, la grande
majorité de nos élèves réels va donc continuer à subir un rythme qui les a déjà
conduit en situation d’échec.

Quel avenir voulons nous préparer à nos enfants ? Dans quelle société
voulons nous qu’ils vivent ? Ce monde que nous subissons tous est uniquement
basé sur le pouvoir financier, sur l’individualisme et sur le paraître. Dans cette
société, les valeurs relatives au travail ont disparu, et les valeurs morales les plus
élémentaires sont reléguées au rang d’idées désuètes. Du fait de la perte de ces
repère, la plupart de nos élèves, donc de vos enfants, doivent être particulièrement
soutenus, aidés voire assistés individuellement.

Il faut être aussi conscient que nombre d’entre eux sont loin d’avoir acquis la
maturité nécessaire pour bénéficier d’un enseignement professionnel à marche
forcée, car il s’agit bien ici d’un enseignement particulier qui doit les préparer au
monde de l’entreprise qui, chacun le sait est en perpétuelle évolution technologique.
Notre rôle d’enseignant n’est pas de former du personnel jetable, mais des hommes
et des femmes capables de s’adapter et de progresser dans un milieu en constante
mutation.

Les mesures annoncées au niveau de l’enseignement professionnel, à savoir :

- Diminution du volume horaire hebdomadaire.
- Diminution de la durée de formation, Bac Pro en trois années au lieu de
quatre.
- Effectifs de 30 élèves pour les heures de classe entière.
- Suppression de poste d’enseignants, corollaire des trois points ci-dessus,

... n’ont qu’un seul et unique objectif ,la rigueur budgétaire.

Vos enfants sont le dernier souci d’éminents stratèges qui à coup sûr n’ont
sûrement jamais pris le risque ou tout simplement voulu prendre le temps de passer
quelques jours dans une classe de LP.

Nous écoutons avec beaucoup de réserve les explications « officielles »
données par certains représentants de la hiérarchie du système éducatif, car
percevons qu’eux même sont très loin d’être convaincus du discours que nos
dirigeants leur demande de tenir. Comment peut-on tolérer que dans une banque
renommée on puisse dilapider plus de 700 millions d’euros, soit l’équivalent de 40
années de salaire (charges comprises) d’environ 700 personnes payées au SMIC, et
pourquoi cette comparaison n’est elle jamais faite ? Aurait-on peur d’une prise de
conscience collective ? En cette période de vache maigre, comment peut-on être
crédible lorsqu’on annonce que des centaines de milliards d’euros vont être trouvés
pour renflouer un système dont les limites sont atteintes, voire dépassées ?

Jusqu’à ce jour, avec des équipes pédagogiques très motivées et
particulièrement soudées, avec des effectifs de 24 élèves, nous parvenions non sans
mal à ce que les élèves en grande difficulté scolaire et sociale reprennent confiance
en eux, mais surtout confiance dans l’institution et les adultes chargés de les amener
à un niveau de qualification et de responsabilisation satisfaisants. Ces résultats ne
relèvent pas d’un tour de magie ! Ils sont tout simplement le fruit d’un travail commun
basé sur l’écoute, la patience et le respect des élèves qui arrivent dans nos Lycées
professionnels avec l’étiquette « En échec scolaire ». A ce jour, malgré de réels
d’efforts d’imagination et de discussions, nous ne voyons pas comment nous allons
pouvoir assurer correctement notre mission d’éducation et d’enseignement avec ces
jeunes en grande difficulté, parfois en grande détresse avec une suppression de
25% du temps alloué à des élèves plus jeunes, donc moins matures et dont le projet
professionnel est encore très flou.

Les seules réponses que nous avons pu avoir sont toutes basées sur le même
modèle : Nous allons trouver des solutions, ou des solutions existent sûrement. Plus
grave encore, certains responsables hiérarchiques (inspecteurs,proviseurs) nous
parlent d’expériences qu’il faudrait tenter avec ce Bac Pro en trois ans. Ont-ils
conscience de l’énormité de leurs propos ? Si l’expérience n’était pas concluante, et
nous ne parlons pas de taux de réussite à un examen (résultat à cours terme), mais
bien d’insertion (résultats à moyen et long terme), ces gens là auront-ils conscience
d’avoir délibérément hypothéqué l’avenir de milliers de jeunes ?

Nos élèves en difficulté sont à la recherche de repères qui ne peuvent être
définis clairement que si une confiance et un respect mutuel existent entre eux et
leurs enseignants. Ces deux objectifs cruciaux si l’on souhaite réellement que les
plus faibles aient une chance de réussir ne peuvent être atteints qu’avec des effectifs
relativement réduits et prennent beaucoup de temps, donc demandent d’investir un
peu d’argent.

L’investissement est véritablement minime en regard des sommes
vertigineuses auxquelles il est fait allusion dans les lignes précédentes. Nous avons
pleinement conscience qu’il ne sera pas rentable à très court terme comme le veut la
mode actuelle, mais qu’il constituera un capital solide, car aux yeux de nombreux
enseignants, les seuls capitaux qui ne se dévaluent pas sont le capital intellectuel, le
savoir faire mais surtout le savoir être. Nous sommes aujourd’hui dans la position du
paysan affamé qui dispose d’un peu de grain prêt à germer. Allons nous manger tout
ce grain pour assouvir notre faim en refusant délibérément d’en semer un peu pour
la future récolte ? Si tel est le cas, les politiques ne pourront pas nier leur
responsabilité dans une disette largement prévisible, ni s’en défausser sur les
enseignants qu’ils auront chargé de l’appliquer.

Le Bac Pro en trois ans généralisé, ce sont aussi les questions suivantes qui
sont encore sans réponse :

• Des stagiaires encore plus jeunes et moins bien formés. Quelles
entreprises seront prêtent à consentir cet effort ?

•Comment va être géré la sécurité des stagiaires de moins de 16 ans ?

• En cas d’échec au Bac Pro, quel diplôme donnera-t-on, mais surtout,
quelle sera sa valeur sur le marché du travail ?

Si vous lisez ces quelques lignes, nous ne savons pas quel intérêt elles
susciteront chez vous, et peut-être ne sommes nous que des idéalistes animés d’une
passion trop grande, pour qui le métier d’enseignant ne se limite pas à une
profession nourricière. Nous restons cependant convaincus que rien de solide ne
peut se construire sans détermination ni passion et que notre rôle n’est pas de
former des consommateurs serviles ou des citoyens de seconde zone.

Ce qui est en jeu ici n’est rien moins que la problématique instruction-
éducation. S’il ne s’agit que d’instruire, alors constatons cyniquement que seule une
minorité d’élèves de Bac Pro intègre réellement la profession : Il est dès lors
« rentable » de faire un système accélérant la réussite de quelques élèves quoi qu’il
advienne de la cohorte majoritaire. Si l’on s’intéresse à l’éducation, le profit pour le
jeune d’un LP de qualité ne se réduit pas à l’obtention d’un diplôme. Il est plus
encore de le sortir des spirales d’échec, de lui (re-)donner confiance en le (re-
)socialisant, en (re-)construisant son estime de lui-même. C’est avec ces ressources
morales restaurées que beaucoup de nos élèves réussissent actuellement une
véritable intégration sociale, même si leur métier n’est pas toujours en relation
directe avec la filière professionnelle d’origine.

C’est ce bénéfice éducatif qui permet de mériter le noble titre d’Education
Nationale.

Vos enfants ont droit au meilleur, alors ne les en privons pas.


Le texte sur le site du forum

Pour tout contact :
Jean-Louis Pétraud


Une rubrique spéciale du site SudEducation84 consacrée au BACPRO 3 ans

Une lettre ouverte janvier 2008, au ministre Darcos à propos du BACPRO 3 ans

Un journal spécial février 2008, de Sud Education Vaucluse consacré au BACPRO 3 ans



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